Monday 16 February 2026

Article - Design hôtelier : mobilier sur-mesure ou prescription ?

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Dans l’hôtellerie, le mobilier raconte désormais autant l’histoire du lieu que le concept architectural.
Entre pièces dessinées spécialement pour un établissement et références issues de catalogues contract, la frontière est de plus en plus ténue.
Comment concilier singularité, contraintes économiques, exigences RSE et durabilité de l’offre ?
C’est à ces questions qu’a répondu une table ronde organisée sur le plateau Studio M d’EspritMeuble. Elle a été réalisée en partenariat avec L’Ameublement Français – Groupe Contract et Max Flageollet, Président du Groupement Contract et Agencement. À ses côtés, deux acteurs complémentaires de la chaîne de valeur hôtelière : Béatrice Martinet, Vice President Interior Design for Premium and Lifestyle Brands – Accor Group, et Jean-Marie Bourdon, Senior Procurement Advisor – The Great Hospitality. Ensemble, ils ont croisé les regards de l’opérateur hôtelier, du designer, du fabricant et de l’acheteur.

Du catalogue standardisé au tout sur-mesure
En introduction, Max Flageollet rappelle le chemin parcouru par le secteur depuis trois décennies. Hier, le mobilier d’hôtel était largement standardisé, pensé pour rassurer le client en garantissant une expérience homogène d’un établissement à l’autre. Avec l’émergence des boutique-hôtels, puis la montée en puissance des marques lifestyle et premium, le mobilier de collection design est entré progressivement dans les chambres, avant que le sur-mesure ne gagne les espaces publics.
Aujourd’hui, dans de nombreux projets, « pratiquement tout le mobilier d’un hôtel est dessiné sur mesure », y compris dans les lobbys, bars et espaces de vie. Une évolution qui transforme profondément le rôle des fabricants, sommés de passer d’une logique industrielle de série à une production de petites quantités, avec des exigences de personnalisation toujours plus fortes.
Pour Béatrice Martinet, cette bascule ne peut se lire qu’au prisme de la diversité des projets : niveau de gamme, positionnement de la marque, enveloppe budgétaire, délais de réalisation… « La bonne réponse, c’est la mixité », résume-t-elle. Combiner sur-mesure, catalogue contract et parfois même, sous la pression budgétaire, des produits issus de l’univers grand public : une réalité quotidienne qu’il faut encadrer pour rester cohérent avec l’ADN des marques et les impératifs d’exploitation.

La mixité comme nouveau standard
Sur ce point, les trois intervenants convergent : opposer frontalement sur-mesure et mobilier de prescription n’a plus vraiment de sens. La question porte davantage sur le dosage et le rôle de chaque type de produit dans l’expérience globale.
Jean-Marie Bourdon rappelle que pour un fabricant, la multiplication des pièces spéciales, notamment sur des typologies complexes comme l’assise, pose une équation délicate : temps de développement, prototypage, confort, résistance à un usage intensif, certifications… Pour des volumes parfois limités à quelques dizaines d’unités, la faisabilité industrielle et économique devient un enjeu majeur.
D’où l’intérêt, dans de nombreux cas, d’ancrer le projet sur une base de produits catalogues contract éprouvés, capables d’être adaptés (finition, tissu, détails) pour répondre à un concept tout en conservant la solidité d’un développement longuement testé. « On peut parfaitement twister une pièce de catalogue pour lui donner une vraie singularité », insiste Béatrice Martinet, à condition d’avoir des prescripteurs et partenaires industriels suffisamment créatifs et agiles.

Storytelling : sur-mesure intégral ou intelligence du détail ?
Dans un marché où chaque enseigne cherche à se différencier, le storytelling pèse lourd. La promesse d’un lieu « entièrement conçu sur mesure » est séduisante pour le marketing. Mais est-ce une condition sine qua non de l’exception ?
Pour Béatrice Martinet, pas forcément. Elle revendique la valeur d’un mobilier iconique issu de collections reconnues, parfois plus travaillé et plus durable qu’une pièce conçue dans l’urgence pour un projet spécifique. L’essentiel, selon elle, est de construire une atmosphère cohérente et singulière, qu’elle repose sur du sur-mesure ou sur un subtil travail de composition à partir d’éléments catalogues.
Jean-Marie Bourdon souligne pour sa part la notion de « valeur perçue » par le client final. Celui-ci ne commente jamais sur TripAdvisor le fait que « le canapé était sur mesure », mais il ressent la qualité d’assise, la cohérence des matériaux, la tenue dans le temps. Le mobilier fait partie de cette dimension intangible qui construit l’expérience globale : confort, impression de soin, sentiment d’être dans un lieu singulier.

Pression économique et concurrence mondialisée
Derrière ces arbitrages, la question du prix reste centrale. Max Flageollet le constate : dans un contexte de tension économique, le critère budgétaire reprend du poids dans la décision, parfois au détriment des considérations de long terme, qu’elles soient qualitatives ou environnementales.
Jean-Marie Bourdon nuance : le prix a toujours été un critère clé, mais il rappelle qu’à qualité égale, la différence de coût entre un bon produit catalogue contract et une pièce spécifique bien conçue n’est pas forcément abyssale. En revanche, la concurrence venue de catalogues non contract, souvent issus de pays lointains, change la donne : copies très proches esthétiquement, prix très attractifs, mais absence de certification, de suivi industriel et de garanties sur la durabilité réelle.
Sur ce point, les intervenants se rejoignent pour alerter : le « faux catalogue contract » est probablement le pire scénario, ni vraiment adapté à l’hôtellerie, ni durable, ni responsable. Il fragilise les industriels français et européens engagés dans des démarches de qualité et de conformité, tout en exposant les exploitants à des risques en termes de maintenance, de sécurité et d’image.

RSE, durabilité et seconde vie du mobilier
La montée en puissance des enjeux RSE dans l’hôtellerie bouscule également le débat. Les groupes internationaux, à l’image d’Accor, intègrent désormais des critères de durabilité, de réparabilité et de seconde vie dès la conception des projets.
Béatrice Martinet décrit ainsi les « Property Improvement Plans » (PIP) menés sur les hôtels existants : audit systématique des chambres et espaces communs, identification des pièces à conserver, à réemployer, à retapisser ou à déplacer. L’objectif : éviter le « tout jetable » à chaque rénovation et prolonger la durée de vie des éléments de mobilier lorsqu’ils le permettent.
Le sur-mesure n’est pas incompatible avec cette logique, à condition d’anticiper des stocks de remplacement, de penser les produits démontables et réparable, et de travailler avec des partenaires capables d’assurer un suivi dans le temps. Historiquement, des marges de 10 % de pièces supplémentaires étaient parfois prévues pour les remplacements ; aujourd’hui, la pression sur les budgets tend à réduire ces provisions, rendant l’équation plus complexe.
Jean-Marie Bourdon rappelle aussi que le mobilier catalogue contract conserve un avantage : il est testé, certifié, documenté, avec des retours d’expérience sur plusieurs années. Un atout important pour répondre aux normes en vigueur, faciliter l’entretien et sécuriser l’investissement dans la durée.

Vers une « demi-mesure » hôtelière ?
En filigrane, Max Flageollet esquisse une voie médiane : à l’image du textile, où coexistent sur-mesure, prêt-à-porter et « demi-mesure », l’hôtellerie pourrait voir se développer une offre de mobilier contract hautement adaptable. Des collections pensées dès l’origine pour le contract, modulables en dimensions, finitions et accessoires, permettant de conjuguer singularité, industrialisation et respect des normes.
Les chambres d’hôtel illustrent déjà cette tendance : têtes de lit et agencements réalisés sur mesure pour s’adapter aux typologies, combinés à des assises et tables issues de catalogues contract, personnalisées par le jeu des matériaux et des couleurs.
Pour les industriels français de l’ameublement, cette « demi-mesure » représente une opportunité stratégique : capitaliser sur leur savoir-faire, proposer des solutions configurables, renforcer le dialogue avec les prescripteurs et les opérateurs, et se positionner comme partenaires à long terme d’une hôtellerie en quête d’identité… mais aussi de rationalité économique et environnementale.
Au terme de cet échange dense, une conviction s’impose : le débat n’oppose plus sur-mesure et prescription. L’enjeu est désormais de concevoir des projets intelligents, où chaque pièce – qu’elle soit unique ou issue d’un catalogue – est choisie pour ce qu’elle apporte réellement à l’expérience client, à la performance d’exploitation et à la durabilité du lieu.

EspritMeuble
Visionner la table ronde ici : Design hôtelier : mobilier sur-mesure ou prescription ?

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Dans l’hôtellerie, le mobilier raconte désormais autant l’histoire du lieu que le concept architectural.
Entre pièces dessinées spécialement pour un établissement et références issues de catalogues contract, la frontière est de plus en plus ténue.
Comment concilier singularité, contraintes économiques, exigences RSE et durabilité de l’offre ?
C’est à ces questions qu’a répondu une table ronde organisée sur le plateau Studio M d’EspritMeuble. Elle a été réalisée en partenariat avec L’Ameublement Français – Groupe Contract et Max Flageollet, Président du Groupement Contract et Agencement. À ses côtés, deux acteurs complémentaires de la chaîne de valeur hôtelière : Béatrice Martinet, Vice President Interior Design for Premium and Lifestyle Brands – Accor Group, et Jean-Marie Bourdon, Senior Procurement Advisor – The Great Hospitality. Ensemble, ils ont croisé les regards de l’opérateur hôtelier, du designer, du fabricant et de l’acheteur.

Du catalogue standardisé au tout sur-mesure
En introduction, Max Flageollet rappelle le chemin parcouru par le secteur depuis trois décennies. Hier, le mobilier d’hôtel était largement standardisé, pensé pour rassurer le client en garantissant une expérience homogène d’un établissement à l’autre. Avec l’émergence des boutique-hôtels, puis la montée en puissance des marques lifestyle et premium, le mobilier de collection design est entré progressivement dans les chambres, avant que le sur-mesure ne gagne les espaces publics.
Aujourd’hui, dans de nombreux projets, « pratiquement tout le mobilier d’un hôtel est dessiné sur mesure », y compris dans les lobbys, bars et espaces de vie. Une évolution qui transforme profondément le rôle des fabricants, sommés de passer d’une logique industrielle de série à une production de petites quantités, avec des exigences de personnalisation toujours plus fortes.
Pour Béatrice Martinet, cette bascule ne peut se lire qu’au prisme de la diversité des projets : niveau de gamme, positionnement de la marque, enveloppe budgétaire, délais de réalisation… « La bonne réponse, c’est la mixité », résume-t-elle. Combiner sur-mesure, catalogue contract et parfois même, sous la pression budgétaire, des produits issus de l’univers grand public : une réalité quotidienne qu’il faut encadrer pour rester cohérent avec l’ADN des marques et les impératifs d’exploitation.

La mixité comme nouveau standard
Sur ce point, les trois intervenants convergent : opposer frontalement sur-mesure et mobilier de prescription n’a plus vraiment de sens. La question porte davantage sur le dosage et le rôle de chaque type de produit dans l’expérience globale.
Jean-Marie Bourdon rappelle que pour un fabricant, la multiplication des pièces spéciales, notamment sur des typologies complexes comme l’assise, pose une équation délicate : temps de développement, prototypage, confort, résistance à un usage intensif, certifications… Pour des volumes parfois limités à quelques dizaines d’unités, la faisabilité industrielle et économique devient un enjeu majeur.
D’où l’intérêt, dans de nombreux cas, d’ancrer le projet sur une base de produits catalogues contract éprouvés, capables d’être adaptés (finition, tissu, détails) pour répondre à un concept tout en conservant la solidité d’un développement longuement testé. « On peut parfaitement twister une pièce de catalogue pour lui donner une vraie singularité », insiste Béatrice Martinet, à condition d’avoir des prescripteurs et partenaires industriels suffisamment créatifs et agiles.

Storytelling : sur-mesure intégral ou intelligence du détail ?
Dans un marché où chaque enseigne cherche à se différencier, le storytelling pèse lourd. La promesse d’un lieu « entièrement conçu sur mesure » est séduisante pour le marketing. Mais est-ce une condition sine qua non de l’exception ?
Pour Béatrice Martinet, pas forcément. Elle revendique la valeur d’un mobilier iconique issu de collections reconnues, parfois plus travaillé et plus durable qu’une pièce conçue dans l’urgence pour un projet spécifique. L’essentiel, selon elle, est de construire une atmosphère cohérente et singulière, qu’elle repose sur du sur-mesure ou sur un subtil travail de composition à partir d’éléments catalogues.
Jean-Marie Bourdon souligne pour sa part la notion de « valeur perçue » par le client final. Celui-ci ne commente jamais sur TripAdvisor le fait que « le canapé était sur mesure », mais il ressent la qualité d’assise, la cohérence des matériaux, la tenue dans le temps. Le mobilier fait partie de cette dimension intangible qui construit l’expérience globale : confort, impression de soin, sentiment d’être dans un lieu singulier.

Pression économique et concurrence mondialisée
Derrière ces arbitrages, la question du prix reste centrale. Max Flageollet le constate : dans un contexte de tension économique, le critère budgétaire reprend du poids dans la décision, parfois au détriment des considérations de long terme, qu’elles soient qualitatives ou environnementales.
Jean-Marie Bourdon nuance : le prix a toujours été un critère clé, mais il rappelle qu’à qualité égale, la différence de coût entre un bon produit catalogue contract et une pièce spécifique bien conçue n’est pas forcément abyssale. En revanche, la concurrence venue de catalogues non contract, souvent issus de pays lointains, change la donne : copies très proches esthétiquement, prix très attractifs, mais absence de certification, de suivi industriel et de garanties sur la durabilité réelle.
Sur ce point, les intervenants se rejoignent pour alerter : le « faux catalogue contract » est probablement le pire scénario, ni vraiment adapté à l’hôtellerie, ni durable, ni responsable. Il fragilise les industriels français et européens engagés dans des démarches de qualité et de conformité, tout en exposant les exploitants à des risques en termes de maintenance, de sécurité et d’image.

RSE, durabilité et seconde vie du mobilier
La montée en puissance des enjeux RSE dans l’hôtellerie bouscule également le débat. Les groupes internationaux, à l’image d’Accor, intègrent désormais des critères de durabilité, de réparabilité et de seconde vie dès la conception des projets.
Béatrice Martinet décrit ainsi les « Property Improvement Plans » (PIP) menés sur les hôtels existants : audit systématique des chambres et espaces communs, identification des pièces à conserver, à réemployer, à retapisser ou à déplacer. L’objectif : éviter le « tout jetable » à chaque rénovation et prolonger la durée de vie des éléments de mobilier lorsqu’ils le permettent.
Le sur-mesure n’est pas incompatible avec cette logique, à condition d’anticiper des stocks de remplacement, de penser les produits démontables et réparable, et de travailler avec des partenaires capables d’assurer un suivi dans le temps. Historiquement, des marges de 10 % de pièces supplémentaires étaient parfois prévues pour les remplacements ; aujourd’hui, la pression sur les budgets tend à réduire ces provisions, rendant l’équation plus complexe.
Jean-Marie Bourdon rappelle aussi que le mobilier catalogue contract conserve un avantage : il est testé, certifié, documenté, avec des retours d’expérience sur plusieurs années. Un atout important pour répondre aux normes en vigueur, faciliter l’entretien et sécuriser l’investissement dans la durée.

Vers une « demi-mesure » hôtelière ?
En filigrane, Max Flageollet esquisse une voie médiane : à l’image du textile, où coexistent sur-mesure, prêt-à-porter et « demi-mesure », l’hôtellerie pourrait voir se développer une offre de mobilier contract hautement adaptable. Des collections pensées dès l’origine pour le contract, modulables en dimensions, finitions et accessoires, permettant de conjuguer singularité, industrialisation et respect des normes.
Les chambres d’hôtel illustrent déjà cette tendance : têtes de lit et agencements réalisés sur mesure pour s’adapter aux typologies, combinés à des assises et tables issues de catalogues contract, personnalisées par le jeu des matériaux et des couleurs.
Pour les industriels français de l’ameublement, cette « demi-mesure » représente une opportunité stratégique : capitaliser sur leur savoir-faire, proposer des solutions configurables, renforcer le dialogue avec les prescripteurs et les opérateurs, et se positionner comme partenaires à long terme d’une hôtellerie en quête d’identité… mais aussi de rationalité économique et environnementale.
Au terme de cet échange dense, une conviction s’impose : le débat n’oppose plus sur-mesure et prescription. L’enjeu est désormais de concevoir des projets intelligents, où chaque pièce – qu’elle soit unique ou issue d’un catalogue – est choisie pour ce qu’elle apporte réellement à l’expérience client, à la performance d’exploitation et à la durabilité du lieu.

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